Mitterrand, un jeune homme de droite

 

Dans quelles circonstances avez-vous conçu Mitterrand, un jeune homme de droite ?

Philippe Richelle : Je m’intéresse au personnage de Mitterrand depuis la fin des années 1990. Au début, mon projet avait la forme d’un roman dont il aurait été l’un des personnages secondaires, une évocation de la France confrontée au déclin de son économie. Le projet n’a pas abouti, mais mon intérêt pour Mitterrand ne s’est pas éteint pour autant.

 

Pourquoi un tel intérêt ? Après tout, vous êtes belge, et pas français…

Ph. R. : C’est sans doute un peu générationnel, aussi : 1981, l’année de l’accession de François Mitterrand à la présidence, correspond pour moi à l’année qui précédait le bac. C’est un souvenir très net, et j’ai ensuite suivi d’assez près ses années d’exercice du pouvoir. Ce qui fait la grandeur du personnage, c’est la suppression de la peine de mort et le rapprochement définitif avec l’Allemagne. Le fait de rompre une fois pour toutes avec la guerre est majeur. C’est aussi pourquoi il me paraissait si important d’évoquer ses années de jeunesse et l’empreinte déterminante de la guerre sur son parcours.

 

Frédéric Rébéna, pour vous le personnage de Mitterrand acquiert aussi une résonance personnelle, mais pas du tout dans la même tonalité…

Frédéric Rébéna : L’élection de François Mitterrand, je m’en souviens parfaitement. Je viens d’un milieu plutôt de droite, une droite à l’époque giscardienne. J’avais 16 ans quand Mitterrand a été élu en 1981, j’entends encore le cri qu’a poussé ma soeur quand on a découvert en famille son visage à la télé, le soir de l’élection. Mes parents étaient livides, ma grand-mère hagarde… et ma soeur en larmes. Pour mes parents, Mitterrand était quelqu’un d’infréquentable. Son élection a été vécue comme un cataclysme.

 

Est-ce la raison de votre hésitation initiale à accepter ce projet ?

F. R. : Non, j’ai vite associé Mitterrand à une sorte de délivrance. Il m’a sorti de ma torpeur d’enfant de droite. Mes hésitations à concrétiser mon impulsion initiale tenaient davantage à la dimension un peu paralysante du personnage : une figure publique que tout un chacun connaît, à la fois écrasante et opaque, et surtout cette personnalité à multiples facettes, très difficile à cerner et donc à saisir par le dessin.

 

De quelle manière avez-vous procédé pour vous démarquer des autres récits consacrés au parcours de François Mitterrand ?

Ph. R. : L’idée générale était de se concentrer sur sa période de jeunesse, quitte à se positionner à contrecourant de l’opinion dominante. Mitterrand a été ce jeune bourgeois catholique qui flirte avec la droite antirépublicaine de son époque et qui en 1940, comme la majorité des Français d’alors, s’en remet à Pétain. Plus tard, de la même manière que beaucoup de pétainistes de la première heure, il basculera du côté de la Résistance, mais je ne crois pas au plan de carrière. S’il a pu parfois se montrer opportuniste, il ne fait aucun doute que son engagement de résistant a été sincère. Ce n’est pas un idéologue, dans ses jeunes années il est même très virulent vis-à-vis du monde politique, qu’il méprise. Il a un côté voltairien, qui réagit aux événements de façon empirique.

 

De quelle manière avez-vous abordé la question documentaire, toujours importante lorsqu’on travaille sur un projet à caractère historique ?

F. R. : La restitution de cette période des années 1930 et 1940 est une tâche assez complexe, même s’il existe quantité de documentaires et de matériel iconographique qui aident à cette restitution. Il m’a fallu entreprendre une véritable immersion historique, avec cette obligation de vérification de chaque détail. Ces contraintes m’ont amené à privilégier une démarche réaliste et rigoureuse. Du coup, il y a dans mon travail moins de fantaisie qu’à l’accoutumée, davantage de rigueur.

 

Rétrospectivement, qu’avez-vous appris l’un et l’autre de la fréquentation de votre personnage, au fil des mois passés en sa compagnie ?

F. R. : Même aujourd’hui, il ne m’est pas plus sympathique qu’au départ. Ambigu, insaisissable, il est l’homme des incarnations multiples. Il me semble que l’ambivalence est un de ses traits de caractère majeurs.

Ph. R. : J’aurais tendance à prendre davantage en compte le côté impétueux et presque romantique de sa prime jeunesse. Il me semble aussi que c’était un être timide et d’une grande pudeur. Ce n’est pas forcément l’image qu’on conserve de lui aujourd’hui.

 

Mitterrand un jeune homme de droite

PHILIPPE RICHELLE, FRÉDÉRIC RÉBÉNA

16 septembre 2015 / 18 € / 152 p