Le Sculpteur, nouvelle édition.

 
Extrait de l'entretien avec Scott Mc Cloud
 
À quel moment et dans quelles circonstances avez-vous commencé à concevoir Le Sculpteur ?
Scott McCloud : Le Sculpteur a pris naissance lorsque j’étais très jeune, au collège. Au début il s’agissait juste de fragments, des impressions au sujet d’un sculpteur, de son pouvoir… Évidemment, à l’origine, c’était partiellement influencé par la philosophie américaine des super-héros, au sein de laquelle j’ai grandi. La romance qui court au fil du récit a constitué, à l’origine, une part très importante de cette histoire. C’était lié à ma propre biographie : je me languissais à l’époque d’une jeune fille dont j’étais tombé amoureux pendant mes années de collège… Mais il m’avait été impossible d’en parler à qui que ce soit, durant sept ans.
 
Sept ans !!!
Oui, j’avais été secrètement amoureux d’elle pendant sept ans ! Mais elle était engagée avec quelqu’un d’autre… C’est pour cela qu’au début, Le Sculpteur était essentiellement une histoire d’amour.
 
De quelle époque parlons-nous ? Il y a 25, 30 ans… ?
C’était le début des années 80. Peut-être même dès l’année 1980. Donc, oui, il y a 37 ans, quelque chose comme ça.
 
"J’ai toujours estimé que cette histoire était le produit d’une collaboration entre un jeune moi et un vieux moi.
Je me suis efforcé d’avoir du respect pour l’un et l’autre."
 
Exception faite de cette histoire d’amour insatisfaite, quelles étaient vos motivations pour développer une telle histoire ?
Pendant longtemps, cela n’a été que l’une des nombreuses histoires que j’avais en tête. L’une de celles, parmi d’autres, qui pouvaient potentiellement devenir une bande dessinée. Vous avez une idée pour une histoire, mais le temps qu’il vous faut pour l’écrire, puis la dessiner… entretemps vous avez eu dix autres idées. Donc, ce n’était que l’une des idées que j’ai gardées présentes à l’esprit pendant longtemps… des décennies, en fait. J’ai toujours pensé que c’était une histoire très sentimentale ; plus ou moins à l’eau de rose, comme on dit. Mais en même temps, je ne pouvais pas m’empêcher de continuer à y penser. Il m’a bien fallu reconnaître qu’il s’agissait de l’une de ces histoires qui finissent par s’imposer à vous : si vous commencez à trouver difficile de ne pas y penser, alors il faut accepter l’idée que cette histoire est en train d’essayer de vous dire quelque chose. Plus tard, après avoir finalisé d’autres projets beaucoup plus récents, au début des années 2000, je me suis dit que le moment était peut-être venu de concrétiser cette histoire. J’ai commencé à entrevoir de quelle manière je pourrais m’y prendre pour que l’histoire fonctionne. J’ai réalisé qu’il s’agissait d’une histoire conçue par une version beaucoup plus jeune et beaucoup plus immature de moi-même. Et j’ai pensé que je pourrais fusionner les façons de voir de ce très jeune homme avec celles de l’homme plus mûr que j’étais en train de devenir – à l’époque, j’étais en train d’approcher les cinquante ans. J’ai toujours estimé que cette histoire était le produit d’une collaboration entre un jeune moi et un vieux moi, et que je me suis efforcé d’avoir du respect pour l’un et l’autre. Quand on est jeune, on a parfois ce genre d’idées scandaleusement sensationnelles qui peuvent être très sentimentales, très romantiques, très idéalistes… Et quand on prend de l’âge, il peut arriver qu’on regarde ces idées avec une certaine suspicion – car dans le même temps on devient davantage touché par les petites choses de la vie… Les jeunes gens sont facilement emportés par les grands sujets, les grandes idées, alors que les hommes plus âgés commencent à se préoccuper de dimensions plus modestes de l’existence, parce qu’elles sont aussi plus proches d’eux. Voilà ce que je me suis dit : très bien, alors essayons de parler de l’un et de l’autre dans cette histoire.

Crayonné non conservé par Scott McCloud dans la version finale du livre.


Le Sculpteur, nouvelle édition, Scott Mc Cloud, 4 Avril 2018, 25 €, 520P