La cybercomédie au cœur de l'État-major

Pas moins de trois scénaristes, dont une source, placée au plus haut niveau de l'État-major français, se sont associés pour fournir à Clément Oubrerie la matière de Cyberfatale, premier pas d'une série drôle et décalée sur la cyberdéfense, façon OSS 2.0.
 
                                                                                           
 
 
Qui a eu l’idée de cette série et quelle est sa raison d’être ?
 
La Source : Le projet vient de moi, bien qu’à l’origine je ne sois pas particulièrement amateur de bande dessinée, ce qui est amusant et paradoxal en soi. Mon intention initiale était de développer un ouvrage à tendance humoristique, qui sache traduire la réalité d’un travail de longue haleine mené dans le monde de la cyberdéfense, dans un contexte stratégique et militaire de crise, mais avec la distance et le ressenti particuliers que permet l’humour. 
 
Mais pourquoi le choix de l’humour plutôt que celui du polar ou de l’espionnage, par exemple ? Et pourquoi la bande dessinée et pas un livre classique ?
 
L.S. : Je voulais pouvoir traiter d’opérations cyber très fortes, mais le choix de la gravité me semblait être une impasse. D’ailleurs, tout ce qui s’est fait d’anxiogène dans l’édition à propos de l’action cyber s’est avéré un échec. La comédie, voire la loufoquerie, me paraissait de loin préférable. Ne serait-ce que pour permettre au lecteur d’échapper un peu à l’emprise de la réalité. De respirer. J’aimais bien, par exemple, l’idée de personnages qui prennent le métro en baskets, comme tout le monde… mais pour aller se faire passer un savon à l’Élysée ! Quant à la bande dessinée… cela m’est venu spontanément, mais il n’est pas impossible que des ouvrages comme Quai d’Orsay ou L’Enquête corse y aient contribué à leur manière. Ces livres m’avaient marqué par leur capacité à dire des choses incroyables, avec des personnages très incarnés, mais en restant à la fois très accessibles et crédibles.
 
Et pour vous, Clément Oubrerie, comment le contact avec l’univers de la cyberdéfense s’est-il opéré ?
 
Clément Oubrerie :  D’une manière générale, j’aime le changement dans le travail, la diversité, pour ne pas me scléroser. Le côté très contemporain de Cyberfatale, très réel, m’a séduit. Sans être de la bande dessinée de reportage, Cyberfatale parle pourtant d’un sujet qui est très présent dans nos vies. Et puis, j’ai été sensible à la légèreté du ton, à l’humour.
 
Dans quelle mesure cette histoire s’inspire-t-elle de personnages et de situations réels ?
 
L.S. : La cyberdéfense est un monde où tout le monde avance masqué, on ne sait jamais qui est qui. J’ai procédé un peu de la même manière, car il fallait impérativement échapper à la tentation d’en dire trop : les situations s’inspirent de faits réels, mais s’en inspirent seulement ; elles ne sont que des illustrations du genre de cyberattaques que nous pourrions subir. La démarche est similaire en ce qui concerne les personnages. Je me suis souvent servi de « modèles » qui existent vraiment, des conseillers en stratégie, par exemple, qu’on croise dans toute la fonction publique, mais sans donner leur véritable fonction ou en leur faisant endosser une autre personnalité fictive. La précaution était toujours la même : brouiller les pistes et préserver ceux avec qui je continue à travailler au quotidien. 
 
Et pour les lieux ? Comment s’y prend-on pour représenter de manière crédible des endroits auxquels il est impossible d’avoir accès ?
 
C.O. : J’ai quand même pu accéder à certains sites qui ne relèvent pas de la haute sécurité. Et pour le reste…  c’est justement toute la force du dessin. À partir d’une simple description, on peut tout représenter. De toute façon, je n’aime pas me sentir prisonnier d’une documentation. Il est important de conserver une part de liberté. Et puis, dessiner des kilomètres de bureaux impersonnels peut aussi avoir un côté un peu absurde, presque abstrait, et au final s’avérer assez amusant.
L.S. : À partir de quelques photos de services cyber qu’on peut trouver sur Internet, j’ai reconstruit pour Clément, en le lui racontant, l’univers professionnel dans lequel j’évolue. Tout est vrai et tout est faux.
 
De quelle manière avez-vous abordé le traitement graphique des personnages ?
 
C.O. : Ça, c’est toujours une question délicate. Quand il s’agit d’une série, pour que je puisse m’approprier un personnage, quel qu’il soit, il faut qu’on soit amis lui et moi, car c’est une relation très intime. Et en même temps, je ne peux pas non plus représenter trop fidèlement ceux que je connais dans la vie réelle. Il est souvent nécessaire d’avoir du recul par rapport à ses modèles, être trop proches peut créer une gêne dans le cadre d’une fiction. Du coup, les personnages tels que je les ai traités sont très éloignés de ceux qui les ont inspirés. C’est un jeu pour moi et une précaution : brouiller les pistes et préserver les protagonistes. Seuls les quatre personnages principaux : l’amiral Duperré, son adjointe Gabrielle Orsinoni, le journaliste Paulain et la jeune Legal Advisor, Aurore Leroux existent tels quels ou inspirés de plusieurs personnes existantes. Ils ont inspiré cet album grâce à mon travail avec La Source. Ce sont en quelque sorte des marionnettes, au bon sens du terme, avec leurs gestuelles caractéristiques. En situation de stress par exemple, l’amiral passe son temps à redresser compulsivement sa cravate. C’est une manière indirecte de suggérer que dans ce monde-là, on est toujours un peu agité du bocal... Pour les représenter, j’ai choisi un registre très expressif, pas très éloigné de ce que j’avais fait dans Aya. De toute façon, c’est toujours un peu l’histoire qui détermine le traitement graphique que l’on va choisir. Et puis, j’ai toujours un peu l’impression d’apprendre à dessiner, alors...
 
Le scénario du tome 1 met en scène un journaliste connu de l’audiovisuel, que les services vont tenter d’instrumentaliser à leur avantage. Ça se passe vraiment comme ça ? 
 
L.S. : Cela répond en tout cas à des logiques qu’on peut aisément comprendre : quand un pouvoir ou une institution rencontre des difficultés, le réflexe, c’est de communiquer. Donc de passer par des médias et des médiateurs auxquels on s’efforce de faire passer un message. Ça ne veut pas forcément dire que cela sera restitué comme on l’a souhaité, ou que ça se passera bien. Dans Cyberfatale, c’est d’ailleurs le politique qui impose aux militaires de faire appel à un journaliste. Et de fait, celui-ci s’avère beaucoup moins manipulable qu’ils ne l’avaient escompté.
 
La Source, pourquoi est-il si important de protéger votre anonymat ?
 
L.S. : Il faut que cet univers reste inaccessible et clos. Les hommes et femmes qui en sont les acteurs ont des responsabilités considérables, mais ce sont aussi des gens qui se lèvent tous les matins comme tout le monde, qui ont des préoccupations tout à fait ordinaires, qui s’interrogent sur la meilleure manière de remplir leur frigo en fin de semaine, ce genre de choses… Il me paraît essentiel de les préserver. Ce qui nous sauve, c’est la mise à distance, d’où l’humour, aussi. Et il faut s’y tenir.
 
À vous lire, et même si on sourit, on découvre un monde impitoyable. Qui sont les adversaires de la France, aujourd’hui ?
 
L.S. : Vous les connaissez, ce sont des groupes, des organisations, souvent instrumentalisés par des États et leurs services de renseignement. Dans ce monde-là, où ce qui est en question se chiffre en milliards, on n’a aucun ami, aucun allié, seulement des partenaires. Les enjeux de pouvoir et de prééminence, de conquête de marchés sont tels qu’on ne peut pas faire d’angélisme. En ce sens, le réel et la fiction se rejoignent totalement.