Entretien avec Walter Hill

Balles perdues pourrait être l’archétype du récit de gangster à l’américaine : de l’argent, des flingues, des femmes, des flics et des corrompus, et au cœur de ce roman en noir profond un tueur au sang froid lancé sur les traces d’un amour perdu. Son auteur le grand Walter Hill, cinéaste et scénariste, lève un coin du voile sur l’histoire de cette histoire.

Quelle était l’intention initiale de ce projet ? S’agissait-il à l’origine d’un projet de film, et si oui comment cela est-il devenu une bande dessinée ?

Walter Hill : J’ai initialement écrit cette histoire il y a une trentaine d’années, puis je l’ai mise au format d’un scénario de cinéma. Par la suite, je l’ai retravaillée ici et là au fil du temps, mais sans réellement rechercher un financement pour un éventuel film. Je ressentais toujours la nécessité de continuer à travailler l’histoire et le personnage de Roy Nash un peu plus en profondeur. Il est parfois difficile d’accepter de se dessaisir d’un projet… C’est la rencontre de Matz à la Nouvelle-Orleans, sur le tournage de Du plomb dans la tête (en V.O. Bullet to the head, ndlr), qui a suscité son adaptation en bande dessinée. Il m’a demandé si j’avais des scénarios ou des histoires qui pouvaient devenir des bandes dessinées, ce à quoi j’ai rétorqué que j’en avais une trentaine. J’ai sélectionné Balles perdues, et voilà le point de départ de toute l’affaire.

Cette histoire se déroule pendant la Prohibition, pourquoi ce choix ? Auriez-vous pu choisir une autre période pour la même histoire, par exemple aujourd’hui, ou bien la Prohibition était-elle essentielle à votre projet ?

Walter Hill : J’ai choisi les années de la Prohibition parce que c’est, dans notre histoire, la période classique de l’essor du gangster américain comme figure poétique et presque mythique du hors-la-loi. Le personnage de Roy Nash aurait été très différent dans les années 50 ou les années 80. Sa relation de chasseur solitaire vis-à-vis du crime organisé aurait fonctionné sur un registre différent.

On aimerait en savoir davantage sur Roy Nash, sur lequel on connaît peu de choses, ni ses origines ni les raisons pour lesquelles il est devenu gangster. Pouvez-vous nous éclairer un peu ?

Walter Hill : Non. Si j’avais souhaité qu’on en sache davantage, je l’aurais mis dans l’histoire. Je voulais que le personnage de Roy Nash soit immédiatement défini par ses actions et ses attitudes. Pas d’informations biographiques.

Vous êtes-vous inspiré, pour élaborer ce personnage, de protagonistes de cette période historique ?

Walter Hill : Non, tout est fictionnel. Mais, évidemment, toutes les fictions entretiennent un lien avec la réalité.

Pour évoquer les ambiances de l’Amérique des années 30 dans le milieu des gangsters, était-il important pour vous de vous appuyer sur des détails historiques avérés ? Ou bien seule l’histoire comptait-elle à vos yeux ?

Walter Hill : Roy Nash et l’histoire. L’histoire et Roy Nash. Voilà tout ce qui me préoccupait. La fonction des atmosphères est uniquement cinématographique.

Trois régions différentes des Etats-Unis sont dépeintes dans cette histoire : l’Arizona, Chicago et Los Angeles. Quelle est votre relation personnelle avec ces endroits ?

Walter Hill : J’ai grandi dans les environs de Los Angeles et je me suis souvent rendu en Arizona, quant à Chicago, j’y ai tourné une bonne partie de deux de mes films. Et il s’est trouvé que j’étais à Chicago lorsque le président Kennedy a été assassiné.

Votre histoire est une histoire d’hommes, et pourtant elle entretient un lien profond avec les femmes. Est-ce important d’introduire des personnages féminins dans une telle histoire ?

Walter Hill : Le moteur de l’histoire est la nostalgie qu’éprouve Roy pour un amour perdu. Il m’a semblé que c’était un bon point de départ pour une histoire de gangster.

Il y a aussi un personnage de flic. Est-il difficile de créer un flic original dans une telle histoire, après tant et tant de flics créés par tant d’écrivains et de scénaristes ?

Walter Hill : Eh bien, on fait ce qu’on peut… En fait, je ne crois pas qu’il y ait jamais quoi que ce soit de très original en matière d’histoires et de littérature. Hormis la Bible et Homère.

On est aussi en présence d’une quantité impressionnante de coups de feu. D’après vous, est-ce un ingrédient indispensable à un polar ?

Walter Hill : Oui, assurément.

Êtes-vous ou avez-vous été vous même un lecteur de bande dessinée ? Et, au-delà de ce projet, quelle relation entretenez-vous avec le genre ?

Walter Hill : J’ai aimé les comics très jeune. Et je les aime toujours.

La première publication de ce livre se fera en langue française. Que ressentez-vous à cette perspective ?

Walter Hill : Comme je vous l’ai dit, mon amour des histoires racontées en bande dessinée fait partie de mes souvenirs les plus anciens et les plus agréables. Cette publication ne peut que réjouir un vieil homme comme moi.

 

Propos recueillis et traduits par Thomas Hantson - Novembre 2014