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Entretien avec Alex Alice

Le 21/05/2026

L'auteur des Chants du Cygne noir a rencontré Fausto Fasulo pour vous dévoiler quelques secrets de fabrication de cette nouvelle série événement !

Fausto Fasulo : L’un des fils rouges de votre œuvre est votre appétence pour les mythologies et la création d’univers composites. Pouvez-vous nous en parler ?
 
Alex Alice : Je ne suis pas volontairement parti de l’idée de faire un grand mélange des genres, mais le fait est que le récit convoque un certain nombre de mythologies – tout en s’efforçant de créer la sienne. Car dans mon contexte de conquête de l’espace au XIXe siècle, la ceinture d’astéroïdes est à la frontière de l’inconnu. Des pionniers vont s’y installer : colons, réfugiés, communautés religieuses débarquent ainsi dans un environnement à la fois hostile et plein de promesses, où la loi peine à être instaurée... Ce sont des enjeux humains qui évoquent ceux du western. Mais comme ma ceinture d’astéroïdes est une planète disloquée, ces pionniers vont se trouver confrontés aux vestiges de civilisations avancées... Ce qui entraîne alors le récit droit vers le registre de la science-fiction. Ajoutez à cela un équipage de hors-la-loi à la recherche d’un trésor, et le récit de pirate s’invite également au bal. Et avec une capitaine romantique obsédée par Richard Wagner, les citations arthuriennes sont aussi de la partie ! Toutes ces références jaillissent naturellement de mes prémices et de mes personnages. J’en prends conscience, parfois tardivement, et j’essaye de toujours les traiter au premier degré. Je prends mon univers très au sérieux, même si on y trouve des situations ou des personnages légers, voire carrément comiques. Pour moi, c’est le meilleur moyen d’y faire éclore des émotions sincères.
 
Pourquoi avoir décidé de déployer l’univers des Chants du Cygne noir à travers le médium manga ?
 
AA : C’est très clairement l’histoire qui a dicté ce choix. Celle-ci ne pouvait pleinement fonctionner qu’en entrant dans le détail de l’émotion et de l’action. Et pour cela, il me fallait beaucoup de pages afin d’exploiter toutes les ressources dramatiques de l’espace-temps du manga. Pour moi, cela relevait de l’évidence… La complexité résidait en fait dans la manière de procéder : par exemple, j’ai initialement envisagé de travailler avec un dessinateur japonais, avant de me raviser devant la complexité opérationnelle d’une telle collaboration… Puis étais-je prêt à déléguer intégralement la dimension graphique de mon histoire ? Je n’en suis pas tout à fait sûr ! [rires] Puis j’ai aussi longtemps pensé qu’il m’était impossible de faire du manga. Car avec mes huit pages dessinées par mois, je ne me voyais pas coller à un rythme de production plus soutenu et parvenir à rivaliser avec les standards japonais – j’ai beau être rapide, je ne peux pas pondre vingt pages par semaine… Nous ne sommes tout simplement pas sur la même planète ! C’est quand j’ai vu des Européens s’y mettre – et certains petits camarades comme ceux de Shin Zero – que je me suis dit : « Bon, en fait, il y a peut-être une possibilité que j’y arrive ! » J’ai donc tenté l’expérience et je me suis très vite pris au jeu…
 
Quelque chose a-t-il provoqué ou accéléré cette prise de conscience ?
 
AA : Oui, des stylos-plume japonais super flexibles avec lesquels on peut dessiner très vite. Ils permettent d’obtenir des pleins et des déliés avec une aisance dingue. C’est un dessinateur qui me les a recommandés, et ça a été une véritable révélation, d’autant que ça faisait des années que je n’avais plus fait d’encrage…
Alex Alice
Lohengrin et le ring
le cygne noir
Ben, Loic et Lohengrin
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Fausto Fasulo : Avez-vous dû « déprogrammer » certains réflexes de découpage quand vous êtes passé de la bande dessinée au manga ?
 
Alex Alice : Oui. En matière de narration, j’ai d’ailleurs l’impression de faire mes classes au fil du récit. Ainsi, le début des Chants du Cygne noir ressemble encore un peu à de la bande dessinée européenne, avec plein de cases et des pages très chargées en informations – dont on espère qu’elles seront scrutées attentivement par le lecteur, parce qu’après tout, on ne se casse pas le dos pour rien ! [rires] Puis, au fur et à mesure que l’histoire se déploie, on bascule dans un découpage plus manga, basé sur une vitesse de lecture supérieure et qui vient forcément ébranler votre petit ego de dessinateur maniaque !
 
Avez-vous relu certains classiques du manga de science-fiction avant de vous atteler aux Chants du Cygne noir, ou vous êtes-vous au contraire tenu à distance de ces références afin de trouver votre propre voie ?
 
AA : Je suis évidemment très conscient de mes nombreuses influences et des dettes innombrables que j’ai envers certains mangakas – je pense par exemple à Leiji Matsumoto, Katsuhiro Ṓtomo ou encore Yukinobu Hoshino. Mais je ne réfléchis pas en termes d’originalité : je ne me positionne jamais selon ce qui a été fait dans le genre avant, je vais tout simplement vers les récits et les personnages qui me touchent. Les histoires me tombent un peu du ciel en réalité… J’arrive parfois à identifier immédiatement leur source, car c’est très évident ; et d’autres fois, c’est plus compliqué, du moins je mets plus de temps à comprendre comment et pourquoi j’ai eu le déclic. L’important, c’est l’envie de raconter. Une envie assez forte pour alimenter des mois, voire des années de travail. Quelle que soit sa forme, la bande dessinée est un espace unique d’expression et de liberté, surtout si on la compare aux autres formes de narration visuelle que sont le cinéma et la télévision. Nous travaillons avec l’imagination du lecteur, ce qui rend cette forme aussi puissante et pérenne malgré des moyens très limités : de simples dessins, un peu de texte… Tout tient à l’énergie et à la passion du dessinateur ou de la dessinatrice. Et ça, cela reste assez mystérieux. L’énergie du premier livre, par exemple, ne se retrouve jamais. Si tout va bien, avec le temps, elle est remplacée par le plaisir d’une plus grande maîtrise. Dans Les Chants du Cygne noir, avec ce médium qui n’est pas tout à fait le même, je ne sais pas si la maîtrise est là… Mais j’ai retrouvé l’énergie du premier livre !



Propos recueillis par Fausto Fasulo, journaliste spécialiste du manga et fondateur du magazine ATOM
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